AMBOHIMANGA GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UNE CITÉ
En dehors du Rova de Manjakamiadana (le palais de la reine) le principal rova de Madagascar est celui d’Ambohimanga. Cette bourgade qui se trouve à une vingtaine de km au nord d’Antananarivo fait partie des douze collines sacrées.
Fondée au départ par le clan des Zanakandriamborona originaire de l’Imamo (partie occidentale de l’Imerina) Ambohimanga entre véritablement dans l’histoire au début du XVIIIème siècle sous le règne du roi Andriamasinavalona. Au moment en effet ou celui-ci divisa son royaume entre ses 5 héritiers, la possession d’Ambohimanga échut à son fils aîné Andriantsimitoviaminandriandrazaka.

La colline d’ Ambohimanga
Mais c’est surtout l’avènement du grand Andrianampoinimerina vers 1787 qui devait consacrer définitivement le prestige de cette localité. En effet ce roi (qui y a vécu jusqu’en 1794) fût à l’origine non seulement du développement extraordinaire d’Antananarivo mais aussi de l’unification du royaume merina. Il sera inhumé à Ambohimanga ainsi que la plupart des souverains merina jusqu’en 1897 date où par crainte d’une révolte se cristallisant autour de ces restes royaux, et de façon tout à fait arbitraire, le pouvoir colonial décidera de transférer leurs cendres au rova d’Antananarivo. Ainsi, résidence et nécropole royale jusqu’en 1897, Ambohimanga tient une place à part dans la géographie sacrée des hautes terres de Madagascar.
Cette ville sainte est la " cité interdite " de Madagascar (jusqu’en 1895 les européens n’y avaient pas accès).
Ainsi parlait Andrianampoinimerina :
" Ceux qui continuent l’élévation d’Ambohimanga, qu’ils soient bénis par Dieu. Ceux qui rabaissent ou déshonorent Ambohimanga, qu’ils soient rabaissés par Dieu "
1/ NAISSANCE D’UNE CITE

La colline d’Ambohimanga vers 1900
Ambohimanga se prénommait à l’origine Tsimadilo, puis Andriamborona le transformera en Ambohitrakanga (la colline des pintades) et c’est sous Andriamasinavalona qu’elle deviendra Ambohimanga (colline bleue).
Le site historique se présente comme une enceinte fortifiée de 2,5 km environ composée de 2 rangées de fossés est percée de 14 entrées.
Les traditions ont gardé le souvenir des anciens palais qui pour la plupart datent du règne d’Andrianampoinimerina.
Aujourd’hui, seule subsiste l’enceinte de Mahandry.

Mahandry avant 1905
Les changements qui vont s’opérer par la suite datent surtout du règne de Ranavalona (vers le milieu du XIXème siècle) qui va faire des travaux de restauration de grande envergure à Ambohimanga (notamment ceux portant sur l’aménagement du Fidasiana et de Mahandry) et comme de nombreux souverains merina, elle n’hésitera pas, pour des raisons symboliques, à déplacer des bâtiments du rova d’Antananarivo vers celui d’Ambohimanga et vice-versa. La 2ème période de grand bouleversement du site correspond au début de la colonisation qui va essayer de désacraliser le site (installation de baraquement pour les troupes, "modernisation" des bâtiments qui vont servir de résidence d’été pour Gallieni et des gouverneurs français) sans y parvenir car aujourd’hui encore Ambohimanga accueillent des milliers de pèlerins chaque année. De nombreuses restaurations plus ou moins heureuses ont eu lieu depuis cette période.
2/ LES PALAIS ROYAUX
La vieille ville avait abrité 3 enceintes :
21. BEVATO était situé sur l’actuelle place du Fidasiana et abritait 4 édifices :
MANANTSARALEHIBE : C’était le plus beau des palais d’Ambohimanga.
Quand Ranavalona I a voulu le restaurer elle a gardé les murs d’origine (en ambora et en herana) et s’est contentée de les doubler.
II a été déplacé 3 fois ! II se trouvait à l’origine, au rova d’Antananarivo puis il a été transféré dans l’enceinte de Mahandrihono avant d’être reconstruit dans Bevato. Il était réservé au fils aîné du roi.
MANANTSARAKELY : occupé par les épouses du roi.
TSARARAY : destiné aux enfants royaux.
BEVATO : dénommé ainsi car c’est à cet emplacement que l’on a avait rassemblé des pierres destinées à lapider le roi déchu Andrianjafy pour le cas où il reviendrait.
22. NANJAKANA était composé de 6 édifices :
NANJAKANA considéré comme l’un des plus anciens bâtiments car il existait bien avant l’avènement d’Andrianampoinimerina qui s’est contenté de le restaurer. Il était réservé aux princes et Radama I y résidait.
MANANDRAIMANJAKA construit par Andrianampoinimerina pour ses enfants
MANAMBITANA et MANANJARA
FOHILOHA et KELISOA déplacés du rova d’Antananarivo.
Cet ensemble a été en grande partie détruit par un incendie accidentel (un baril de poudre avait explosé) lors des funérailles de Ranavalona I en 1861. Entraînant par la même occasion la mort de plus de 80 personnes ! Par la suite les reines Ranavalona II et Rasoherina ont essayé de le reconstruire mais il n’a jamais retrouvé sa grandeur d’antan.
23. MAHANDRY . Des 3 enceintes, seul ce dernier subsiste encore de nos jours. il est entouré d’une palissade construite sous Ranavalona I en 1847 sur l’emplacement d’un ancien mur formant ainsi une citadelle au cœur de la vieille ville. Il est composé de 3 palais :
Le premier en importance est la case d’Andrianampoinimerina dénommée Mahandrihono. (C’est une réplique de Mahitsielafanjaka du palais de la reine entièrement détruite aujourd’hui)
Manjakamiadana : ce palais a été reconstruit plusieurs fois.
Sous Andrianampoinimerina il abritait l’idole royale Manjakatsiroa, puis il a été agrandi par Ranavalona I et c’est Ranavalona II qui en 1871 a démonté Masoandro du rova d’Antananarivo pour bâtir le palais actuel connu sous le nom de Mahandry.
Tranofitaratra (maison de verre) un petit pavillon flanqué de 4 parois de verre construit par Ranavalona II.
Outre ces bâtiments, l’enceinte de Mahandrihono renfermait aussi les tombeaux royaux surmontés des tranomasina.
Des 4 tombeaux qui s’y trouvaient avant le transfert décidé par Gallieni, il ne reste plus aujourd’hui qu’un trano-masina. Le pouvoir colonial avait construit une case servant de cuisine et de réfectoire sur l’emplacement des tombeaux d’Andrianampoinimerina et d’Andriambelomasina (le comble du sacrilège !). Cette case a été démolie en 1954 ce qui a permis de retrouver des restes de linceuls (lambamena) hache, sagaie provenant des tombes des 2 rois.
Le Fahimasina, un parc à bœufs creusé dans le sol destiné au bétail qui va être abattu lors des grandes cérémonies ainsi que 2 bassins creusés dans la roche (destinés aux bains des souverains ou aménagés pour y accueillir des poissons).
Deux portes monumentales dont l’une surmontée d’un poste de guet complètent l’ensemble.
3/ LES HAUTS LIEUX DE LA CITÉ
31. FIDASIANA : cette vaste esplanade, était devenue après des aménagements successifs le cœur de la cité. En effet, Andriantsimitoviaminandriandehibe y avait consacré une pierre, le vatomasina, qui allait devenir le "support" de toutes les cérémonies importantes qui ponctuent la vie de la cité : sacrifices d’animaux (notamment les fameux omby volavita), kabary, fanasinana, etc...
C’est sur cet emplacement que le rova de Bevato fût bâti ainsi que les tombeaux des rois et leurs familles avant que Ranavalona I ne les transfère à Mahandrihono et à Ambatorangotina, en 1847.
32. AMBATORANGOTINA : petite place ou se sont déroulées la déchéance du roi Andrianjafy et l’investiture d’Andrianampoinimerina par les Tsimahafotsy. Andrianampoinimerina, y rendait justice, y faisait les serments (sur Lemainty un bœuf couleur d’ébène que l’on avait enterré là). C’est là que l’on rassemblait la population pour leur faire part des décisions royales.
Cette même place avait servi un moment de marché sous Andrianampoinimerina mais Ranavalona I le déplaça à Amboara.
33. AMBATOMIANTENDRO : De ce point de vue, on dominait une bonne partie de l’ Imerina. On faisait des offrandes sur un vatomasina (pierre sacrée) qui s’y trouvait et Andrianampoinimerina y jouait parait-il au fanorona. C’est aujourd’hui encore un lieu de pèlerinage.
34. AMPARIHIMASINA (lac sacré) : II a été aménagé par Andrianampoinimerina à l’emplacement d’un marécage. On y puisait l’eau destinée au bain du souverain ; à la cérémonie de la circoncision etc...

Le lac "Amparihimasina"
II a du être asséché bon nombre de fois car des objets impurs y étaient tombés (comme ce bœuf qui devait être abattu lors de funérailles sous le règne de Ranavalona I ou ce chien mort sous Ranavalona II)
35. ANDRANOMBOAHANGY : fontaine aménagée à mi-pente. Aujourd’hui, c’est un lieu de prière et d’offrandes.
36. ANDRANOMATSATSO : grotte où jaillit une petite source dont l’eau a un goût assez fade. Aujourd’hui on vient y faire des offrandes, prendre du tany masina (terre sacrée), invoquer le "kalanoro" qui habite semble-t-il les lieux.
4/ LES VAVAHADY D’AMBOHIMANGA (les portes) :
Andrianampoinimerina, dès son arrivée au pouvoir entreprit l’amélioration du système de défense de la cité. Au fossé initial, qu’il terminera et consolidera, il rajoutera un deuxième. Ces fossés étaient percés de dizaines de vavahady d’inégale importance. Les traditions vont garder le souvenir de 14 portes dont 7 déjà existantes et 7 qu’il a rajouté par la suite (Le chiffre 7 étant symbolique car il existe d’autres accès plus ou moins importants).
41. LES PORTES : noms et fonctions
Les plus anciennes construites sous Andriantsimitoviaminandriandrazaka :
Ambavahaditsiombiomby (E) - réservé au souverain
Ambodiaviavy (N-E)
Ampanidinamborona (N)
Andranomboahangy (N-O)
Ambavahadimasina (O) on y prélevait le zahana plante destinée à la cérémonie de la circoncision.
Ambavahadimahazaza (S)
Ambavahadikely (N-O)

La colline d’ Ambohimanga
Celles édifiées sous Andrianampoinimerina
Ambatomitsangana (E) interdite aux morts et à tout ce qui s’y rapporte
Andakana (O) interdite aux morts et à tout ce qui s’y rapporte
Amboara (N) passage des morts
Miandrivahiny (N-O) passage des morts
Ampitsaharana (S-O) poste de guet
Andranomatsatso (S) poste de guet
Antsolatra (S-E) poste de guet

La colline d’ Ambohimanga
Ces portes principales étaient souvent doublées de portes d’accès secondaires telle Ambavahadimahazaza qui permettait de descendre à Ampitsaharana.
Ces portes ne présentent pas tous les mêmes aspects qui variaient selon leurs fonctions.
Andakana et Ambatomitsangana, voies royales, sont les plus larges et les plus élaborées avec leurs énormes disques de pierres (celle d’Ambatomitsangana avec 4 m de diamètre pèse une douzaine de tonnes) qu’une dizaine d’hommes devaient rouler tous les jours.
II a aussi fallu tenir compte du milieu naturel qui a été exploité autant que possible. Ainsi, Ambavahaditsiombiomby interstice entre deux rochers ne pouvait laisser passer plusieurs personnes à la fois. Toutefois la pierre reste le principal matériau utilisé pour toutes les portes.
42. LEURS CONSTRUCTIONS
Chaque clan prenait en charge la construction et l’entretien des fossés et des vavahady qui se trouvaient dans leurs secteurs :
Ceux de l’Avaradrano :
Ambatomitsangana (Tsimiambolahy) Amboara (Mandiavato)
Andakana (Tsimahafotsy)
Ceux du Marovatana : Miandrivahiny
Ceux de l’Ambodirano : Andranomatsatso
Ceux du Vakinisisaony et les Zafimbazaha : Ampitsaharana et Antsolatra.
Leurs emplacements ; les jours de leurs constructions ainsi que les matériaux utilisés étaient minutieusement choisis. Ainsi on y incluait des pierres issues de collines très rocheuses, de la terre récoltée dans les tombeaux des ancêtres, à l’extérieur pour conjurer le sort, on plantait certaines variétés de plantes etc.
5/ LES HOMMES QUI ONT MARQUE AMBOHIMANGA
Les premiers maîtres des lieux étaient Andriamborona et toute sa famille. A savoir, son père Ramasoandrobe, sa mère Ratompobe ainsi que son oncle maternel Ampanarifito. Ils étaient originaires d’ Ambohimandrohitra en Imamo et ont donné naissance au clan des Zanakandriamborona.
Le 1er roi d’Ambohimanga était Andriatsimitoviaminandriandrazaka (début XVIIIème siècle ?) qui l’a reçu en partage de son père Andriamasinavalona. Son fils Andriambelomasina lui succédera et laissera le trône à son fils Andriarijafinanahary (ou Andrianjafy). Son neveu Ramboasalama (qui deviendra Andrianampoinimerina) lui succédera et après lui tous les rois de l’Imerina unifiée (de Radama à Ranavalona III) jusqu’à la colonisation.
Les Tsimahafotsy : Hova de l’Avaradrano, fidèles compagnons d’Andrianampoinimerina qui vont le porter sur le trône et à qui il octroiera de nombreux privilèges.
6/ LA RELIGION DE LA CITE (Dieu, les ancêtres, les idoles)
61. LES ANCÊTRES ROYAUX :
Ambohimanga, nécropole royale est une ville sacrée. Elle a abrité jusqu’en 1897 les restes des souverains Merina.
Du temps d’Andrianampoinimerina il y avait 12 tombeaux surmontés de trano-masina alignés nord-sud dans le rova. A l’extrême nord se trouvaient les quatre grands où reposaient les rois comme Andriantsimitoviaminandriandrazaka et Andriambelomasina

La colline d’ Ambohimanga
8 petits tombeaux accueillant les mères et la famille des souverains complètent l’ensemble.
A la veille de la colonisation cette nécropole royale d’Ambohimanga se présentait comme suit :
4 tombes étaient alignées N-S
- Extrême-Nord : Ranavalona I et II reposant dans un unique cercueil en argent car cette dernière étant morte lors de la guerre de 1883-85 le temps avait manqué pour lui en fabriquer un nouveau.
- Andrianampoinimerina
- Andriantsimitoviaminandriandrazaka et Andriambelomasina ainsi que 2 princesses : Ranavalondralambofonamanjaka et Ranavalonfonjanahary
- Les épouses des rois ainsi que de nombreux princes et princesses : Rampanobonitany (épouse d’Andriantsimitoviaminandriandrazaka) Rasoherimananitany (épouse d’Andriambelomasina) Ranavalonandriambelomasina (mère d’Andrianampoinimerina) etc.
62. Les SAMPY d’Ambohimanga (Idoles royales)
Ambohimanga a abrité les idoles royales célèbres comme :
Rafantaka
aspect : dent de sanglier enveloppé dans une étoffe pourpre
rôle : garde la vie sauve au cours des combats (ody basy sy lefona)
l’endroit où on le gardait : Bevato
Manjakatsiroa :
aspect : sable enveloppé dans une étoffe pourpre
fonction : donne tous les pouvoirs au roi et le protège de ses ennemis
lieu : Manjakamiadana.
Fonrongon’Ikelimalaza : la partie principale se trouvant à Ambohi-manambola.
63. LES FADY D’AMBOHIMANGA
escargot / hérisson / cheval / porc
oignon / maïs / courge
rognon
les Européens
7/ VIE QUOTIDIENNE A AMBOHIMANGA SOUS ANDRIANAMPOINIMERINA
Tous les clans et les groupes sociaux étaient représentés à Ambohimanga.
A chaque clan était dévolu un quartier, charge pour eux de l’entretenir.
le nombre d’habitations y était limité et chaque clan avait droit à un quota
Ex : pour les Zanakandriamborona il était de 20 cases.
la vie économique : des rizières étaient réservées aux habitants d’Ambohimanga : (Ampisaka et Anketsaka) tout était réglementé.
Ex : chaque clan possédait des rizières et devait produire une quantité minimale prévoyant la part de la veuve et de l’orphelin.
propreté de la ville : la ville devait rester toujours propre et chaque habitant participe au nettoyage en balayant, en enlevant les mauvaises herbes, les antily veillaient à ce que les règles de propreté soient bien respectées et faisaient une inspection tous les 3 jours.
Les malades contagieux devaient quitter la ville pendant 3 mois.
la forêt bénéficiait de mesures de protection sévère car considérée comme une richesse essentielle du pays. En effet, elle fournit du bois pour la construction des maisons, elle nourrit la veuve et l’orphelin etc.
Il était formellement interdit de : brûler la forêt / d’y couper du bois / d’y ramasser du bois à brûler à l’exception des foyers où il y avait une naissance.
solidarité : les plus démunis (veuve, orphelin ..) bénéficiaient de l’entraide de la communauté.
La fontaine d’Andranomboahangy, située à mi-pente était réservée aux femmes enceintes car il leur était pénible de descendre jusqu’au fond des vallons pour y puiser de l’eau.
Les travaux d’intérêt général se faisaient par l’intermédiaire de la corvée.
Il était interdit d’y introduire de l’alcool et du chanvre ainsi que tous les produits fady, d’entrer dans le village autrement qu’à travers les vavahady etc.
les sanctions allaient du paiement d’une amende (piastre d’argent, un bœuf) à la peine de mort.
CONCLUSION :
Ambohimanga petite commune de 12000 habitants est aujourd’hui à la recherche d’un second souffle, elle reste pour l’Imerina un lieu sacré, dernier grand témoin de son passé et de ce fait, porteur de souvenir et d’espoir. On constate un regain d’intérêt à son égard surtout après l’incendie du palais de la reine qui l’a rendu infiniment précieuse car désormais unique. Elle a reçu 60.000 visiteurs en 2001 (15.000 en 1994). Un bon tiers de ces visiteurs, les mpanasina, y sont venus pour faire des offrandes, invoquer les ancêtres.
Le site est classé Patrimoine culturel Mondial par l’UNESCO depuis décembre 2001.